Mon métier adoré

Votre vie, une histoire unique : le rôle essentiel du biographe humain à l’ère de l’IA

Aux Assises de la Biographie, c’est un sujet qui a été abordé, mais pas débattu. Je crois que, quelque part, nous avions tous et toutes en tête que c’était une évidence et que, bien sûr, une Intelligence Artificielle ne pouvait pas écrire une biographie de la même qualité qu’un être humain. Pourtant, il y a certaines choses qui ne sont pas évidentes pour tout le monde et sur lesquelles il est utile de mettre des mots.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je voudrais préciser que je ne m’insurge pas contre l’IA. L’Intelligence Artificielle est un outil dont les avantages ne sont plus à prouver. Simplement, je pense qu’un biographe humain peut apporter au récit quelque chose qu’un modèle génératif de langage ne peut pas offrir.

Un peu d’humour ? Cette image a été produite par une IA.

L’écoute humaine irremplaçable

En tant que biographe, quand je recueille des souvenirs oraux, j’écoute intensément. Quand un élément n’est pas clair, je demande des précisions. Quand le narrateur ou la narratrice se tait, je le respecte. Puis je demande pourquoi. Qu’y a-t-il derrière ce silence ? Quelle émotion ? Quel souvenir est tout à coup remonté à la surface ? Un rire, une larme, une grimace, un froncement de sourcil, un clin d’œil, un regard qui se trouble… Ces signaux sont autant d’indices précieux. Je les capte, et cela nourrit ma compréhension de la personne qui est en face de moi et, donc, de son histoire. Cette connexion humaine unique me permet d’écrire de manière authentique. Mon travail va au-delà d’une transcription linéaire et factuelle, car il vise à rendre justice à la complexité d’une personnalité. Ambivalence des sentiments, intensité des émotions… De même que la voix, le vocabulaire et l’humour d’un narrateur ou d’une narratrice, ces éléments font partie intégrante de la subjectivité humaine et ont toute leur place dans un récit de vie.

La contextualisation indispensable

Au cours de la construction de mes biographies, je me tourne beaucoup vers mes narrateurs et narratrices pour leur demander de préciser des dates. J’insiste pour recréer une chronologie fidèle, ceci pour une contextualisation double.

  • La contextualisation par rapport à « la grande Histoire ».

Une vie se construit au sein d’une société, laquelle est amenée à traverser des périodes-clés : guerres, droit de vote pour les femmes, émeutes civiles, légalisation de l’avortement, réduction du temps de travail, confinements dus aux pandémies, etc. Quand une personne se confie à moi, je mets son histoire en perspective avec ce qu’il s’est passé cette année-là au niveau sociétal. Les décisions qu’on peut prendre avant, pendant ou après une guerre mondiale ne seront pas les mêmes. Connaître le contexte d’un choix permet de mieux en cerner les raisons.

  • La contextualisation par rapport aux étapes de la vie.

Cet aspect-là est primordial dans l’écriture d’une biographie. Le nombre d’années que l’on a au compteur lors de la prise d’une décision se lit en relation avec la phase officielle dans laquelle quelqu’un se trouve à ce moment-là : enfance, adolescence, majorité, grand âge… Souvent, c’est cohérent mais, parfois, on rencontre des situations où une petite de 10 ans va devoir prendre une décision d’adulte. Ou alors une personne adulte, du fait de son état de santé, va se retrouver dépouillée de sa capacité à faire des choix majeurs et donc être reléguée à une condition d’enfant sur le plan légal. Il est alors essentiel d’identifier ces points de divergence dans la frise chronologique de la vie d’une personne. Cela donne tout un éclairage sur le fonctionnement de celui/celle qui se raconte.

La biographie comme un reflet de l’âme.

Les IA peuvent structurer des textes entiers, mais ce qu’elles produisent manque souvent d’âme. Lors de la rédaction d’une biographie, je m’efforce de rendre la personnalité du narrateur ou de la narratrice presque palpable, vivante, touchante. Mon objectif, c’est que les proches de la personne reconnaissent sa voix entre les lignes.

Un récit de vie rédigé par mes soins n’est pas qu’un document chronologique : c’est un héritage affectif. Il transmet des valeurs, des gestes, des silences. Il donne à voir une façon d’être au monde. Cette épaisseur-là, cette sensibilité, c’est ce que j’essaie de faire passer dans l’écriture. Il s’agit de trouver les mots qui vibrent avec ce que la personne est. Chaque tournure, chaque image, chaque changement de rythme contribue à rendre le texte vivant, habité.

Par ailleurs, lors des entretiens, je ressens souvent les émotions que m’a confiées la personne. Je revis avec elle ses souvenirs, je tremble, je ris, je m’émeus. Cette implication se ressent dans le texte, comme une empreinte invisible.

Comme je le disais plus haut, les biographies que je rédige ne sont pas un simple reflet de vie en noir et blanc. Ce sont des images colorées enrichies d’une compréhension nuancée et de la profondeur émotionnelle que le narrateur ou la narratrice aura bien voulu partager. Au-delà d’un algorithme, c’est une richesse humaine mise en mots par une humaine pour d’autres humains.