Exemples de récit

Fiction généalogique, le texte

Voici le texte finalement rédigé sur Marie, dont je vous avais parlé dans cet article : Fiction généalogique, les coulisses

Il s’agit d’un récit relativement court, car le but n’était pas d’éditer un ouvrage distinct,  mais d’intégrer le texte dans un livre reprenant les photos d’une cousinade.


01/04/1906, au large de Suez

« Marie !… Marie !… »

Marguerite secoue sa sœur pour la réveiller. Mais la jeune fille a le sommeil lourd…

« Marie ! »

Marguerite se saisit du broc d’eau posé à côté de la cuvette et le renverse sur la tête de sa jeune sœur. Ce genre de choses est toujours radical.

Des éclairs de colère illuminent les yeux de la jeune fille trempée, à présent dressée sur son séant mais, à l’expression de Marguerite, elle comprend vite que le geste était justifié, et cela achève de la réveiller complètement.

« Marie, Firmin est très malade, le médecin de bord veut le faire débarquer à Suez pour qu’il soit soigné à l’hospice. Vite, rassemble tes affaires, réveille les enfants et préparez-vous à descendre à terre. Je m’occupe de Firmin et de nos affaires. »

Marie hoche la tête. Au repas, elle avait bien remarqué la couleur de peau maladive de son beau-frère…

04/04/1906, hospice de Suez

Firmin est décédé dans la nuit. Après avoir débarqué du bateau, on les a orientés vers l’hospice des Sœurs du Bon Pasteur. Mais, malgré les bons soins des sœurs, son beau-frère a succombé. Pendant que Marguerite s’occupe des formalités relatives au décès de son époux, Marie s’occupe de René, son neveu de neuf mois, à présent orphelin de père, et d’Eugénie, leur plus jeune sœur à Marguerite et elle.

10/04/1906, Suez

« Comment ça, je dois rester ici ??? Je veux rentrer à Saïgon avec vous !

– Marie, je t’ai déjà expliqué que c’est impossible ! Tu sais que je n’ai pas accès aux fonds de Firmin, et il me reste tout juste assez pour rentrer à Saïgon avec René et Eugénie. Tu es la plus âgée, je te confie aux sœurs de l’hospice en attendant de toucher ma pension de veuvage pour te ramener. »

Tout s’effondre autour de Marie. Comment peut-elle rester seule dans un pays étranger à quinze ans seulement ?

22/08/1906, Saïgon

« Bonjour, Monsieur, je venais voir si ma pension de veuvage avait été arrêtée.

– Ah oui, Madame M ! Je l’ai vue passer ce matin. Voilà, vous avez droit à mille deux cent francs par an. Ce droit est rétroactif à partir du lendemain du décès de feu Monsieur M.

– Mille deux cent francs par an ? Mais je… Enfin, c’est une somme ridicule pour vivre avec mon fils. Cent francs par mois, vous imaginez ? N’y a-t-il pas une erreur ?

– Non, Madame, je regrette, pas d’erreur. L’autre moitié de la pension est dévolue aux enfants du premier mariage de Monsieur M.

– Quel premier mariage ? »

21/01/1907, Suez

« Vous m’avez demandé, ma sœur ?

– Oui, Marie, entrez et asseyez-vous. »

Marie prend place sur une chaise inconfortable pendant que Sœur Mila feuillette un dossier pour en sortir un courrier.

« Marie, j’ai reçu une lettre de votre sœur Marguerite, qui vous a confiée à nous. Je n’irai pas par quatre chemins. Elle indique dans sa missive qu’elle ne pourra plus continuer à payer les cinquante francs mensuels qui payaient votre pension chez nous. Or, nous ne pouvons pas nous permettre de vous accueillir gracieusement. »

Marie est mortifiée, elle sent les larmes qui menacent dangereusement de s’écouler. Que va-t-on faire d’elle ? Elle arrive toutefois à conserver assez de contenance pour murmurer :

« Où vais-je aller, ma sœur ? Je ne connais personne à Suez, à part les bonnes sœurs de l’hospice…

– Allons, allons, reprenez-vous, jeune fille ! Nous ne sommes pas sans cœur, ce serait même contraire aux valeurs de l’hospice que de vous demander de partir. Non, simplement, nous allons vous demander de payer, à la place de votre sœur, votre présence parmi nous, en effectuant les tâches ménagères. Vous laverez les sols, les vitres, ferez la vaisselle, aiderez à la cuisine, à la blanchisserie, à la couture, au cirage des chaussures… »

16/05/1908, Saïgon

« … et voilà toute l’histoire, Monsieur le Gouverneur, c’est pourquoi je vous supplie aujourd’hui d’intervenir pour obtenir le rapatriement de la jeune Marie et…

– Du calme, Monsieur Dürwell, du calme ! Vous avez bien plaidé votre affaire, n’en doutez pas. Du reste, votre renommée au sein du Service de Protection de l’Enfance suffisait largement à me faire intervenir. Je vais rédiger une missive sur le champ pour demander au Chargé d’Affaires de France au Caire les modalités de rapatriement de la jeune fille. »

09/06/1908, Suez

« Bonjour, Marie. »

Marie lève les yeux de son ouvrage, interloquée. La plupart du temps, les sœurs ne s’embarrassent pas d’un « bonjour ». De plus, à l’hospice, il n’y a généralement pas d’homme, hormis les patients et les jeunes orphelins.

L’homme qui se tient devant elle est bien habillé, légèrement bedonnant, ne manquant visiblement de rien dans la vie. Homme d’affaires ? Officier en civil ? Gouvernement ?

« Marie, je suis le Chargé d’Affaires de France au Caire. »

Gouvernement, donc.

« Il a été porté à ma connaissance que tu vis à Suez, séparée de ta famille depuis plus de deux ans. Est-ce que je m’adresse bien à la bonne personne ?

– Oui, Monsieur. Ma sœur Marguerite n’a pas pu me ramener à Saïgon après le décès de son mari.

– Bien, simple vérification. Marie, je dois maintenant te poser la question suivante : souhaites-tu rentrer à Saïgon ? »

Marie se fige. Durant la dernière année, elle n’a que trop entendu les sœurs médire de la sienne, disant qu’elle l’avait abandonnée, et elle n’a que trop rêvé que sa sœur fasse parvenir à Suez l’argent de son retour pour clouer le bec à ses mégères. Mais rien n’arrivait jamais… Marie baisse les yeux, déchirée.

Percevant son trouble, l’homme se rapproche d’elle.

« Marie, est-ce que tout va bien ? Es-tu bien traitée ici ? »

La jeune fille ferme les yeux : elle connaît par cœur à présent le travail de l’aube jusqu’à la nuit, avec des nuits bien trop courtes pour s’en remettre. Les sœurs lui disent tous les jours d’arrêter de rêver. Mais cet homme, le Chargé d’Affaires de France présent dans la pièce, est bien réel. Alors, elle saisit sa chance.

« Oui, Monsieur, je souhaite plus que tout rentrer à Saïgon.

– Bon, je vais en informer le gouvernement d’Indochine. Je ne peux pas te promettre que ce sera rapide, mais nous allons trouver une solution. »

10/09/1908, Port-Saïd

« Marie R ?

– Oui, Monsieur.

– Bien. Comment s’est passé le trajet depuis Suez ? Pas trop chaud ?

– Non, Monsieur. Tout s’est très bien passé, Monsieur.

– Bon, tant mieux. Marie, le paquebot que tu vois là s’appelle Le Tonkin. Il appartient aux Messageries Maritimes, et j’en suis le capitaine. Tu seras sous ma responsabilité durant tout le voyage. »

L’homme en uniforme, plein de prestance, plisse les yeux dans le soleil faiblissant et observe la jeune fille.

« Hmmm… J’avais prévu de te faire une leçon pour t’expliquer comment bien te comporter avec les passagers du bateau, mais je vois que tu as reçu une bonne éducation, ce ne sera pas la peine. Attends-moi là, je règle quelques affaires avec l’intendant, puis je te montrerai ta cabine. »

L’homme s’éloigne.

Alors, Marie, dix-sept ans, peut enfin se tourner et contempler longuement le bateau qui la ramènera à Saïgon après plus de deux ans d’absence.

Un léger sourire apparaît sur ses lèvres. Enfin, elle rentre chez elle…

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